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Le diabète est une maladie chronique bien connue, qui touche aujourd’hui plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde. On en distingue principalement deux formes : le diabète de type 1, souvent diagnostiqué dès l’enfance ou l’adolescence, lié à un manque d’insuline, et le diabète de type 2, beaucoup plus fréquent, qui apparaît le plus souvent à l’âge adulte, en rapport avec une résistance de l’organisme à l’insuline. Dans les deux cas, la conséquence principale est la même : un excès durable de sucre dans le sang (hyperglycémie), qui, au fil des années, peut endommager de nombreux organes. La plupart des gens savent que le diabète peut abîmer les yeux (rétinopathie), les reins (néphropathie) ou encore les nerfs des jambes et des pieds (neuropathie). Mais on ignore encore largement que le diabète peut aussi affecter… l’audition. En effet, le lien entre diabète et surdité est de plus en plus étudié par les chercheurs.
L’audition est un sens précieux, qui repose sur une mécanique fine : les sons sont captés par l’oreille externe, transmis par l’oreille moyenne, puis convertis en signaux électriques par de minuscules cellules spécialisées de l’oreille interne, appelées cellules ciliées. Ces signaux voyagent ensuite le long du nerf auditif jusqu’au cerveau, où ils sont interprétés comme des paroles, de la musique ou des bruits du quotidien. Comme la vue, l’ouïe peut se dégrader naturellement avec l’âge – c’est la presbyacousie. Mais certains facteurs accélèrent ce processus, et le diabète en fait partie.
Des recherches menées dans le monde entier montrent que les personnes diabétiques ont deux fois plus de risque de souffrir de perte auditive que les personnes non diabétiques du même âge. Ce lien est désormais bien établi, mais il reste encore méconnu du grand public et parfois même sous-estimé par les soignants. Pourtant, les explications sont logiques : l’excès de sucre dans le sang abîme les vaisseaux sanguins les plus fins, ceux qui irriguent la cochlée (l’organe sensoriel de l’audition), et fragilise aussi les nerfs auditifs. Avec le temps, cette double atteinte microvasculaire et neurologique entraîne une dégradation de l’audition, souvent progressive et insidieuse.
Dans la vie de tous les jours, cette perte auditive peut se traduire par des difficultés à comprendre les conversations, surtout en milieu bruyant, l’impression que les gens « marmonnent », le besoin d’augmenter le volume de la télévision, ou encore l’apparition de bourdonnements (acouphènes). Ces signes passent parfois inaperçus ou sont attribués à tort au vieillissement naturel, alors qu’ils traduisent en réalité une complication silencieuse du diabète. Les conséquences ne sont pas anodines : isolement social, fatigue accrue, perte de confiance, augmentation du risque de dépression ou de chute, sans compter les difficultés supplémentaires pour bien gérer son diabète si l’on entend mal les conseils médicaux.
La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des moyens d’agir. Prévenir, d’abord, grâce à un bon contrôle de la glycémie et des facteurs de risque associés (tension, cholestérol, tabac). Dépister, ensuite, par des bilans auditifs réguliers, tout comme on contrôle régulièrement la vue ou les reins. Prendre en charge, enfin, avec des solutions efficaces comme les aides auditives modernes, qui permettent de préserver la communication, l’autonomie et la qualité de vie.
Mieux comprendre le lien entre diabète et audition, c’est donc offrir aux patients la possibilité de protéger un sens essentiel, souvent négligé. Dans cet article, destiné aux professionnels de santé mais accessible à tous, nous allons explorer en détail les données scientifiques qui expliquent cette relation, les signes à reconnaître, et les meilleures stratégies de prévention et de prise en charge.
Plusieurs études populationnelles et méta-analyses confirment que la prévalence de la perte auditive est significativement plus élevée chez les patients diabétiques par rapport à la population générale du même âge. Une synthèse de diverses études montre que globalement 21 % à 71 % des adultes diabétiques présentent une forme de déficience auditive, contre seulement 9 % à 39 % des adultes non diabétiques. Cette large fourchette reflète les différences de méthodologie et de critères d’évaluation entre les études, mais souligne une tendance nette. Récemment, une méta-analyse internationale publiée en 2025, regroupant près de 110 000 participants, a apporté des chiffres précis pour le diabète de type 2 : la prévalence de la perte auditive chez les patients DT2 était d’environ 53 %, comparativement à 25 % dans des populations témoins non diabétiques, soit un excès de ~28 % attribuable au diabète. Ce risque relatif accru correspond à peu près à un risque doublé de déficience auditive chez les diabétiques de type 2 (RR ≈ 2,3). Dans cette même méta-analyse, la majorité des pertes auditives observées chez les diabétiques étaient de nature neurosensorielle (> 45 % des cas), la surdité de transmission pure étant rare (~5 %) et le reste correspondant à des atteintes mixtes. Par ailleurs, l’atteinte auditive était le plus souvent modérée ou légère (environ 22 % des patients diabétiques avaient une surdité légère et 25 % une surdité modérée), tandis que les formes sévères à profondes restaient moins fréquentes (moins de 10 % au total).
Les patients atteints de diabète de type 1, bien que plus jeunes en moyenne, ne sont pas épargnés par les troubles de l’audition. Une vaste étude de cohorte prospective ayant inclus plus de 250 000 participants a montré que le diabète (types 1 et 2 confondus) est associé à une incidence accrue de surdité neurosensorielle, estimée à environ 9,2 cas pour 1 000 personnes diabétiques par an. Chez les sujets atteints de DT1, plusieurs travaux suggèrent une apparition plus précoce d’une atteinte auditive, possiblement infraclinique dans un premier temps. En effet, deux revues systématiques récentes avec méta-analyse ont confirmé qu’il existe un risque accru de déficience auditive chez les patients DT1 par rapport aux témoins : non seulement une augmentation des surdités cliniques, mais aussi des atteintes auditives subcliniques (légères) détectables aux examens spécialisés. Par exemple, chez de jeunes adultes diabétiques de type 1 présentant une audiométrie tonale encore normale, on peut déjà objectiver des altérations cochléaires débutantes grâce aux oto-émissions acoustiques, dont les réponses sont significativement diminuées par rapport à des sujets contrôles du même âge. Ces données suggèrent que le DT1 peut endommager précocement l’oreille interne, même avant l’apparition d’une perte auditive mesurable en audiométrie classique. En population pédiatrique, on a également rapporté une prévalence non négligeable de troubles auditifs chez les enfants diabétiques (entre 21 % et 33 % selon certaines séries), alors que les pertes auditives sont rares (< 1 %) chez les enfants sans diabète.
Il convient de noter que l’ampleur du risque de surdité associée au diabète peut varier selon les études en fonction des facteurs de confusion pris en compte. L’âge en particulier est un facteur majeur, puisque la presbyacousie augmente avec l’avancée en âge indépendamment du diabète. Toutefois, même après ajustement pour l’âge, le sexe, l’exposition au bruit, l’hypertension artérielle et d’autres co-morbidités, la plupart des études retrouvent une association significative entre diabète et perte auditive. Le diabète de type 2 étant plus fréquent chez des sujets âgés, il contribue fortement au fardeau de la surdité dans la population générale. Le diabète de type 1, quant à lui, pourrait accélérer le vieillissement auditif : par exemple, une étude récente a montré que des patients DT1 âgés de 40 à 60 ans présentent des élévations du seuil auditif en hautes fréquences comparables à celles de sujets non diabétiques de 20 ans plus âgés. En somme, le diabète – qu’il soit de type 1 ou de type 2 – émerge comme un facteur de risque significatif de déficience auditive. Certaines données suggèrent également un gradient de risque avec le niveau de dysglycémie : les personnes pré-diabétiques auraient déjà un risque intermédiaire de perte auditive (par exemple une prévalence environ 30 % plus élevée que les normoglycémiques) et le risque de surdité augmenterait proportionnellement avec le mauvais contrôle glycémique (élévation de l’HbA). Ces constatations épidémiologiques plaident pour une vigilance accrue vis-à-vis de la fonction auditive chez les patients diabétiques.
Les mécanismes reliant le diabète à la survenue de troubles de l’audition sont complexes et plurifactoriels. Le diabète étant une maladie systémique affectant les vaisseaux sanguins et les nerfs, il peut endommager l’oreille interne et les voies auditives de manière directe et indirecte. Parmi les hypothèses physiopathologiques principales figurent l’atteinte microvasculaire de la cochlée, la neuropathie diabétique touchant le nerf auditif, le stress oxydatif et la formation de produits de glycation qui altèrent les cellules sensorielles, ainsi que des phénomènes inflammatoires chroniques. Ces mécanismes ne sont pas exclusifs les uns des autres et peuvent coexister chez un même patient diabétique.
L’oreille interne (et en particulier la cochlée) possède une vascularisation fine et un métabolisme élevé. Le maintien du potentiel endocochléaire, nécessaire à la transduction auditive par les cellules ciliées, dépend d’un apport sanguin adéquat assuré par un riche réseau microvasculaire au niveau de la strie vasculaire de la cochlée. Or, le diabète induit des lésions microangiopathiques (lésion des vaisseaux sanguins) généralisées qui peuvent altérer ces vaisseaux délicats. On observe, chez les patients diabétiques, un épaississement de la membrane basale des capillaires et une hyalinose des parois vasculaires similaires à celles observées dans la rétinopathie ou la néphropathie diabétique. Des études histopathologiques menées sur des tos temporaux de patients diabétiques de type 2 ont notamment mis en évidence un épaississement significatif des parois vasculaires des vaisseaux de la strie vasculaire, accompagné d’une atrophie de cette strie dans de nombreuses régions cochléaires. Ces altérations réduisent le diamètre des capillaires et perturbent les échanges d’oxygène et d’ions nécessaires à l’homéostasie cochléaire. Chez des modèles animaux de diabète, on a ainsi objectivé une diminution de la densité capillaire au niveau de la strie vasculaire, confirmant l’impact de l’hyperglycémie chronique sur la microcirculation cochléaire. La conséquence de ces lésions microvasculaires est une ischémie relative de l’oreille interne pouvant entraîner la dégénérescence des cellules sensorielles. En effet, dans la série autopsique de Fukushima et collaborateurs, les cochlées de patients diabétiques présentaient une perte en cellules ciliées externes nettement plus importante que celles de sujets non diabétiques du même âge. De plus, l’atteinte de la strie vasculaire peut perturber la production et le recyclage des ions potassium, processus indispensable à la génération du potentiel endocochléaire, aggravant ainsi le dysfonctionnement auditif. Enfin, il convient de souligner que la maladie diabétique s’accompagne souvent d’autres facteurs vasculaires (hypertension, dyslipidémie) susceptibles d’endommager la microcirculation de l’oreille interne. L’ensemble de ces données suggère que la surdité diabétique peut être en partie considérée comme une complication microangiopathique affectant l’oreille interne.
Outre la cochlée elle-même, le diabète peut endommager les voies nerveuses auditives, depuis le nerf cochléaire jusqu’aux centres auditifs centraux. On sait que la neuropathie périphérique est une complication fréquente du diabète, touchant principalement les fibres nerveuses longues (atteinte sensitive distale en « chaussettes » et « gants »). De façon analogue, des altérations neuropathiques peuvent survenir au niveau du nerf auditif et des relais neuronaux du tronc cérébral et du cortex auditif. Des études électrophysiologiques utilisant les potentiels évoqués auditifs du tronc cérébral (PEA ou ABR pour Auditory Brainstem Responses) ont apporté des arguments en faveur d’un ralentissement de la conduction nerveuse auditive chez les diabétiques. Par exemple, dans une étude ayant évalué près de 800 sujets, les patients diabétiques présentaient des latences prolongées des ondes III et V des PEA, ainsi qu’un allongement des intervalles d’ondes I–III et I–V par rapport aux sujets témoins. Ces anomalies traduisent un dysfonctionnement rétrocochléaire, compatible avec une démyélinisation partielle du nerf auditif ou des voies auditives centrales en raison du diabète. Sur le plan anatomopathologique, des modèles animaux de diabète ont montré une perte de fibres nerveuses dans le ganglion spiral (qui contient les neurones bipolaires connectant les cellules ciliées internes au nerf cochléaire) ainsi que des altérations structurales des mitochondries au sein de ces neurones, suggérant un stress cellulaire important. Toutefois, les résultats sont parfois discordants entre modèles animaux et observations humaines. Chez l’humain, certaines études histologiques (Fukushima et al. 2005) n’ont pas retrouvé de diminution significative du nombre de neurones du ganglion spiral dans les cochlées de diabétiques malgré la présence de surdité, ce qui suggère que le principal site de l’atteinte neuropathique pourrait être plus distal (au niveau de la myéline ou des synapses neuronales) plutôt qu’une franche perte neuronale. Quoi qu’il en soit, la conséquence fonctionnelle d’une neuropathie auditive diabétique est une altération de la synchronicité et de la vitesse de transmission de l’influx nerveux auditif. Cela peut se traduire cliniquement par des difficultés de compréhension de la parole disproportionnées par rapport à la perte auditive, en particulier en milieu bruyant, du fait d’un traitement neural moins précis des signaux sonores. Enfin, on peut rapprocher cette atteinte auditive centrale des autres complications neurologiques du diabète, telles que la neuropathie périphérique et peut-être certains troubles cognitifs ou une prédisposition aux troubles neurodégénératifs, bien qu’il s’agisse là d’un champ de recherche émergent.
Le milieu hyperglycémique chronique induit par le diabète entraîne un stress oxydatif important et la formation de produits de glycation avancée (AGE) dans de nombreux tissus. L’oreille interne ne fait pas exception et subit les effets délétères de ces déséquilibres métaboliques. L’hyperglycémie favorise la production excessive de radicaux libres et d’espèces réactives de l’oxygène, qui peuvent endommager directement les cellules sensorielles (cellules ciliées internes et externes) et les cellules de soutien de l’organe de Corti en provoquant des dommages aux membranes cellulaires, aux protéines et à l’ADN. Parallèlement, la glycation non enzymatique des protéines de structure et des enzymes peut altérer le fonctionnement normal des tissus de l’oreille interne. Par exemple, la glycation des protéines de la membrane basale capillaire contribue à la microangiopathie cochléaire décrite plus haut. De plus, les produits de glycation peuvent induire une inflammation chronique de bas grade en se liant à leurs récepteurs (RAGE), ce qui entretient un cercle vicieux de stress oxydatif et de lésions tissulaires. Des études ont mis en évidence un dysfonctionnement mitochondrial dans les cellules de la strie vasculaire et dans les neurones auditifs en condition de diabète. Les mitochondries, essentielles à la production d’ATP, sont particulièrement vulnérables au stress oxydatif; leur altération aboutit à une moindre production d’énergie et à la libération de facteurs pro-apoptotiques, pouvant conduire à la mort cellulaire (notamment des cellules ciliées qui ne se renouvellent pas). Il est également intéressant de noter que des récepteurs à l’insuline sont exprimés dans la cochlée (y compris au niveau des cellules ciliées et des cellules de soutien). L’insulinopénie du DT1 ou l’insulinorésistance du DT2 pourraient donc avoir des effets directs sur l’homéostasie cochléaire. Des travaux expérimentaux ont suggéré, par exemple, qu’une résistance à l’insuline pourrait perturber l’équilibre ionique de l’oreille interne et favoriser des désordres comme l’hydrops endolymphatique. Enfin, on doit mentionner que les patients diabétiques sont souvent exposés à des médicaments potentiellement ototoxiques (par exemple certains diurétiques pour la néphropathie ou l’hypertension, des antibiotiques aminoglycosidiques en cas d’infection, l’aspirine à dose élevée, etc.). L’usage plus fréquent de ces traitements co-morbides peut aggraver les effets du diabète sur l’audition. De même, la présence d’une insuffisance rénale diabétique peut augmenter la susceptibilité à l’ototoxicité de certains médicaments (par défaut d’élimination optimale). En somme, le diabète crée un contexte métabolique délétère combinant hypoxie relative, stress oxydatif, inflammation et glycation, lequel impacte la cochlée et les voies auditives de multiples façons.
Du point de vue clinique, la perte auditive liée au diabète est le plus souvent insidieuse et de type neurosensoriel bilatéral, prédominant sur les hautes fréquences, à l’image d’une presbyacousie « accélérée ». Les patients diabétiques atteints peuvent rapporter une difficulté à entendre les sons aigus (par exemple les voix féminines ou d’enfant), une moindre compréhension de la parole dans un environnement bruyant, ou la nécessité d’augmenter le volume de la télévision. Bien souvent, la surdité s’installe progressivement, de sorte que le patient peut ne pas en avoir conscience initialement et l’entourage joue un rôle pour signaler la gêne auditive (« tu montes beaucoup le son de la radio… »). Cliniquement, l’examen otoscopique est généralement normal (absence d’obstacle dans le conduit auditif, tympans normaux) et les épreuves audiométriques montrent un profil en pente descendante prédominant dans les tonalités aiguës, sans écart inter-oreille important. En effet, la surdité diabétique tend à être symétrique et bilatérale (une méta-analyse récente indique qu’environ 30 % des patients DT2 présentaient une atteinte bilatérale contre 15 % une atteinte unilatérale dans les études examinées). Il s’agit donc dans la majorité des cas d’une hypoacousie neurosensorielle bilatérale légère à modérée, dont les symptômes peuvent être initialement banalisés ou attribués au vieillissement normal.
Chez les patients diabétiques de type 2, qui sont souvent d’âge mûr ou avancé, les troubles auditifs peuvent passer inaperçus car confondus avec la presbyacousie liée à l’âge. Néanmoins, plusieurs études ont montré que, à âge égal, les sujets diabétiques ont une acuité auditive plus faible que les sujets non diabétiques, suggérant un effet propre du diabète. Par exemple, l’étude de Ren et al. (2017) a montré qu’une perte auditive légère (≥ 25 dB) était très fréquente chez les diabétiques de type 2 d’âge moyen, avec une atteinte plus marquée dans les hautes fréquences (6–8 kHz). De plus, la durée du diabète et le niveau de contrôle glycémique semblent corrélés à la sévérité de la perte auditive : les patients DT2 avec une plus longue histoire de diabète ou une HbA élevée tendent à avoir des seuils auditifs plus détériorés que ceux diabétiques depuis moins longtemps ou mieux contrôlés, ce qui est cohérent avec un effet cumulatif des expositions hyperglycémiques chroniques. Par ailleurs, les troubles de l’équilibre peuvent s’associer aux troubles auditifs, notamment chez le sujet âgé diabétique : une dysfonction vestibulaire (atteinte de l’oreille interne responsable de l’équilibre) est rapportée plus fréquemment chez les diabétiques que chez les non-diabétiques (jusqu’à +70 % de risque relatif). Certains patients décrivent des épisodes de vertiges positionnels (le diabète étant associé à une plus forte incidence de VPPB – vertige positionnel paroxystique bénin – et à des récidives plus fréquentes). Ces manifestations audio-vestibulaires combinées majorent le risque de chutes accidentelles, en particulier chez les patients âgés polymorbides.
Chez les patients atteints de diabète de type 1, la perte auditive peut apparaître après quelques années d’évolution de la maladie, parfois dès l’âge adulte jeune. Les déficits auditifs observés dans le DT1 sont souvent subtils dans les premiers temps : on parle de surdité neurosensorielle légère ou même de déficit infraclinique. Comme mentionné plus haut, il n’est pas rare que l’audiométrie standard reste dans les limites de la normale chez un jeune patient DT1, alors que des tests plus fins (oto-émissions acoustiques, audiométrie à hautes fréquences) révèlent un début d’atteinte cochléaire. Cette observation concorde avec l’idée que le DT1 peut accélérer le vieillissement auditif. À plus long terme, lorsque le patient DT1 avance en âge, sa perte auditive peut devenir cliniquement significative et s’ajoute à la presbyacousie. Une étude hongroise récente a ainsi montré que les patients DT1 de 40–50 ans avaient des seuils auditifs comparables à ceux de sujets non diabétiques de 60–70 ans, particulièrement pour les sons aigus. La distinction entre les manifestations auditives du DT1 et du DT2 n’est pas absolue mais on peut retenir que le DT1 touche des sujets plus jeunes et peut entraîner des altérations auditives discrètes dès le début de l’âge adulte, alors que le DT2 concerne des sujets plus âgés chez qui la surdité apparaît souvent en même temps que d’autres complications du diabète et se confond avec le vieillissement naturel.
Outre la perte d’acuité auditive en tant que telle, d’autres symptômes peuvent accompagner la surdité diabétique. De nombreux patients décrivent des acouphènes (bourdonnements ou sifflements dans les oreilles), ce qui n’est pas surprenant car les acouphènes sont fréquemment associés aux lésions des cellules ciliées de l’oreille interne, quelle qu’en soit la cause. Le diabète pourrait favoriser la survenue d’acouphènes de par le dommage cochléaire induit. Par ailleurs, on a observé que les personnes diabétiques présentent une incidence plus élevée de surdité brusque idiopathique (perte auditive neurosensorielle d’installation soudaine, en général unilatérale). Bien que le mécanisme exact ne soit pas élucidé, on suspecte qu’une microangiopathie aiguë (ischémie labyrinthique) ou un désordre métabolique soudain puissent contribuer à ces surdités brusques chez le diabétique. Quoi qu’il en soit, face à un patient diabétique consultant pour une hypoacousie, le clinicien doit garder à l’esprit que le diabète peut être un facteur causal ou aggravant de son trouble auditif. Une anamnèse complète recherchera d’autres causes potentielles (exposition professionnelle au bruit, antécédents d’otite, médicaments ototoxiques, etc.), mais le diabète lui-même doit être considéré comme un élément explicatif possible, surtout si la perte auditive est neurosensorielle et bilatérale.
Le dépistage systématique de la perte auditive chez les patients diabétiques a longtemps été négligé, contrairement à d’autres complications comme la rétinopathie (pour laquelle un fond d’œil annuel est bien ancré dans les pratiques). Pourtant, au vu de la prévalence élevée de la surdité dans cette population, les experts recommandent désormais d’intégrer une évaluation audiologique dans le suivi régulier des diabétiques. Le dépistage peut être réalisé initialement par le médecin généraliste ou le diabétologue au moyen de questions simples ou de tests basiques : interroger le patient sur d’éventuelles difficultés à entendre, l’exposer à une voix chuchotée à quelques mètres, ou utiliser des questionnaires de handicap auditif (par ex. le Hearing Handicap Inventory for the Elderly en version simplifiée). Cependant, dès qu’une suspicion existe (ou d’emblée chez tout patient diabétique à partir d’un certain âge, par exemple 50 ans, en prévention), une évaluation audiologique formelle est indiquée.
Les examens paracliniques auditifs recommandés chez les patients diabétiques comprennent notamment :
Du point de vue organisationnel, il est proposé que les patients diabétiques bénéficient d’un bilan auditif de référence peu après le diagnostic du diabète, puis d’un suivi audiologique périodique (par exemple tous les 1 à 2 ans). Un tel calendrier permettrait de détecter précocement toute dégradation de l’audition. En pratique, la mise en place de ce dépistage audiologique systématique commence à peine à être adoptée. Le clinicien doit donc avoir un haut degré de suspicion et ne pas hésiter à prescrire une audiométrie dès qu’un patient diabétique se plaint de son audition ou appartient à un groupe à risque (âge avancé, longue durée de diabète, autres complications microvasculaires présentes, etc.).
Les répercussions d’une perte auditive chez un patient diabétique sont potentiellement importantes, d’autant que ce handicap auditif vient souvent s’additionner à d’autres complications du diabète. Sur le plan fonctionnel, une hypoacousie même modérée peut entraîner des difficultés de communication au quotidien : le patient comprend moins bien les conversations, doit faire répéter, ce qui peut générer frustration et isolement social. À terme, l’isolement et la gêne communicationnelle peuvent favoriser des troubles dépressifs ou anxieux. Il a été montré que la prise en charge audiologique (appareillage auditif, rééducation) chez les malentendants diabétiques améliorait divers paramètres de bien-être, avec une réduction de l’anxiété et de la dépression et une amélioration de la qualité de vie et des interactions sociales. Inversement, une perte auditive non corrigée est associée à une moins bonne qualité de vie et à une augmentation du stress ressenti.
Chez les patients âgés diabétiques, la présence d’une surdité aggrave le risque de troubles cognitifs. Des études en population générale ont établi un lien entre surdité et déclin cognitif (probablement via la déprivation sensorielle et la surcharge cognitive que nécessite la compréhension lorsque l’audition est défaillante). Chez le diabétique, déjà à risque de complications neurologiques, la surdité pourrait constituer un facteur additionnel de fragilité cognitive. De plus, lorsqu’un patient cumule une rétinopathie diabétique sévère (baisse de vision) et une surdité, il se retrouve en situation de double handicap sensoriel visuel et auditif, qui compromet grandement son autonomie. Cela souligne l’importance d’identifier et de prendre en charge chaque déficit pour éviter ces situations de handicap combiné.
Un autre enjeu majeur est le risque de chute et de perte d’équilibre. Comme mentionné, le diabète peut entraîner des troubles vestibulaires en plus des troubles cochléaires. Même une perte auditive isolée, chez la personne âgée, a été corrélée à un surcroît de risque de chute, possiblement parce que l’audition contribue à l’alerte environnementale et à l’orientation spatiale. Ainsi, on estime que le taux annuel de chutes chez les adultes de plus de 65 ans diabétiques est d’environ 39 %, soit significativement plus élevé que chez les sujets du même âge non diabétiques. Les conséquences de ces chutes (fractures, perte d’indépendance) peuvent être dramatiques chez des patients souvent déjà fragiles. Des troubles auditifs non corrigés accroissent la probabilité de tels accidents, d’où l’intérêt d’une prise en charge adaptée (appareillage auditif, prise en charge vestibulaire, aménagement du domicile, etc.).
Sur le plan de la gestion de la maladie diabétique elle-même, une mauvaise audition peut compliquer la communication entre le patient et l’équipe soignante. Par exemple, un patient malentendant risque de mal comprendre les consignes concernant son traitement (doses d’insuline, régime alimentaire, etc.) s’il n’est pas appareillé ou si des aménagements ne sont pas faits lors des consultations (telles que parler distinctement face au patient, fournir des instructions écrites, vérifier la bonne compréhension par le patient). L’éducation thérapeutique du patient diabétique, qui est cruciale pour son équilibre glycémique, peut donc être entravée par une perte auditive non corrigée. Les soignants doivent en être conscients et adapter leurs interactions en conséquence.
En résumé, la surdité chez un patient diabétique a un impact multidimensionnel : altération sensorielle entraînant un handicap de communication, retentissement sur l’autonomie et la sécurité (risque de chutes), aggravation potentielle de l’isolement social et des troubles de l’humeur, et difficultés dans la prise en charge globale du diabète. Heureusement, des solutions existent pour atténuer ces conséquences, ce qui justifie pleinement le dépistage et la prise en charge active de la déficience auditive dans cette population.
La prévention et la prise en charge de la perte auditive chez les patients diabétiques reposent sur une approche multidisciplinaire, combinant le contrôle optimal du diabète lui-même et les interventions spécifiques en otologie/audiologie. Les principales stratégies peuvent être résumées ainsi :
La prévention de la surdité d’origine diabétique repose donc avant tout sur le contrôle optimal du diabète et de ses comorbidités, et sur le dépistage précoce de tout trouble auditif. La prise en charge, quant à elle, vise à corriger au mieux la déficience auditive et à accompagner le patient pour maintenir sa qualité de vie. Il est encourageant de noter que, contrairement à certaines complications du diabète irréversibles (comme la rétinopathie proliférante très avancée), la déficience auditive peut bénéficier d’une réhabilitation efficace grâce aux technologies audioprothétiques modernes. Cela donne tout son sens au dépistage actif : “mieux vaut appareiller tôt que tard”.
Conscientes de l’importance de ce problème émergent, les sociétés savantes ont commencé à émettre des recommandations spécifiques concernant l’audition des patients diabétiques. L’American Diabetes Association (ADA) a récemment intégré la question de l’audition dans ses recommandations standards de prise en charge. Dans ses Standards of Care, l’ADA préconise désormais de procéder à un dépistage des troubles auditifs chez toute personne diabétique dès la visite initiale dédiée au diabète, puis de renouveler ce dépistage chaque année. Concrètement, cela signifie interroger le patient sur son audition et effectuer au besoin un test auditif simple lors de la consultation, avec orientation vers un audiologiste/ORL pour évaluation approfondie en cas de doute. De même, l’Endocrine Society (société américaine d’endocrinologie) recommande depuis peu d’évaluer l’audition des patients diabétiques âgés, considérant la perte auditive comme un facteur de risque de chute et de dégradation cognitive dans cette population. Sur le plan international, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a souligné le lien entre maladies chroniques et troubles de l’audition : dans son Rapport mondial sur l’audition publié en 2021, l’OMS cite le diabète comme une condition justifiant un suivi audiologique régulier, au même titre que l’exposition au bruit ou le grand âge. L’OMS insiste sur l’importance du dépistage précoce et de l’appareillage pour prévenir les conséquences négatives de la surdité non traitée.
En France, bien que les recommandations explicites dédiées au dépistage auditif dans le diabète ne soient pas encore formalisées par la Haute Autorité de Santé ou la Société Francophone du Diabète, la tendance est à la sensibilisation des cliniciens sur ce sujet. Des articles de revue en langue française suggèrent d’intégrer un examen otologique et audiométrique de routine dans le bilan des complications du diabète, en particulier chez les patients ayant une longue durée de maladie ou des signes de microangiopathie avancée (rétinopathie, protéinurie) qui pourraient indiquer un risque accru de surdité.
Les publications scientifiques récentes abondent dans le sens d’une meilleure prise en compte de la santé auditive des diabétiques. Par exemple, Powell et al. (2023) ont proposé des stratégies pratiques pour inclure le dépistage auditif dans le parcours de soins, soulignant qu’actuellement il y a « peu d’attention systématique portée à l’audition dans le soin courant du diabète » malgré les recommandations, et offrant des outils pour faciliter cette intégration (tels que des check-lists de questions ou des protocoles de référence vers l’audiologiste). De même, des projets pilotes ont montré qu’un dépistage audiologique en consultation diabétologique est faisable et bien accepté par les patients. L’enjeu des années à venir sera donc d’opérationnaliser ces recommandations : il s’agit de faire évoluer les pratiques pour que, tout comme l’examen ophtalmologique annuel est devenu un standard chez les diabétiques, un dépistage auditif régulier le devienne également. Les professionnels de santé doivent être formés à identifier les patients diabétiques à risque de surdité et à collaborer avec les spécialistes ORL/audiologistes pour assurer une prise en charge adéquate.
Notons enfin que la nécessité de mieux comprendre la physiopathologie exacte demeure. Les sociétés savantes encouragent la recherche dans ce domaine, par exemple via des appels à projets sur les complications « oubliées » du diabète. Mieux élucider les mécanismes cellulaires précis ouvrira peut-être la voie à des traitements pharmacologiques ciblés visant à protéger l’oreille interne (par exemple des antioxydants spécifiques, ou des facteurs neurotrophiques administrés localement) chez les patients diabétiques. En attendant, les recommandations actuelles mettent l’accent sur la prévention, le dépistage et la réhabilitation audiologique.
La relation entre diabète et surdité illustre combien cette maladie chronique peut affecter de multiples organes et fonctions, au-delà de ses complications classiques. Les patients diabétiques, qu’ils soient de type 1 ou de type 2, présentent un risque accru de perte auditive neurosensorielle, résultant de l’interaction de mécanismes microvasculaires, neuropathiques et métaboliques. Bien que souvent discrète initialement, cette atteinte auditive peut avoir un impact notable sur la qualité de vie et l’autonomie des patients, notamment les plus âgés. Heureusement, la surdité diabétique n’est pas une fatalité : un contrôle glycémique rigoureux, associé à un dépistage audiologique régulier et à une prise en charge adaptée (appareillage auditif, etc.), permet de minimiser ses conséquences. Les professionnels de santé sont encouragés à intégrer l’évaluation de l’audition dans le suivi global du diabète, en s’appuyant sur les recommandations émanant des sociétés savantes. À l’avenir, une collaboration plus étroite entre diabétologues, ORL et audioprothésistes contribuera sans doute à une meilleure prise en charge de ces patients. La reconnaissance de la surdité comme complication du diabète est un premier pas ; il reste à traduire ce savoir en actions concrètes pour améliorer la santé auditive des patients diabétiques. Comme pour toute complication chronique, la clé réside dans la vigilance, la prévention et l’intervention précoce, afin que les patients diabétiques puissent conserver une bonne qualité de vie, en préservant à la fois la vue, les pieds… et l’ouïe.
Références :