Pourquoi cette recommandation était attendue
Les acouphènes chroniques invalidants représentent, selon la HAS, un véritable problème de santé publique, en raison d’une prévalence élevée, de facteurs déclenchants parfois liés à l’activité professionnelle, et d’un parcours de soins jusqu’ici hétérogène. La Dr Fraysse résume ainsi l’apport du texte : « Cette recommandation acte ce que les spécialistes des acouphènes savent déjà et mettent en œuvre depuis plusieurs années, mais que tous les médecins ne se sont pas encore approprié. » Le document ne bouleverse donc pas les pratiques des équipes spécialisées, mais il a le mérite d’établir, pour la première fois en France, un véritable consensus national sur la démarche diagnostique et la stratégie thérapeutique, à destination des médecins généralistes, ORL, mais aussi des audioprothésistes, psychologues, dentistes ou encore médecins du travail.
Cette question de santé publique s’inscrit d’ailleurs dans un contexte plus large de prise de conscience, que l’on retrouve régulièrement dans nos articles consacrés aux troubles de l’audition et à la santé publique en France .
Le nouveau parcours diagnostique recommandé par la HAS
La recommandation détaille, étape par étape, la démarche que doit suivre le médecin généraliste ou le médecin ORL face à un patient se plaignant d’acouphènes.
-
Une anamnèse et un examen clinique structurés
La HAS insiste sur la nécessité d’une anamnèse initiale rigoureuse : circonstances de survenue, caractère uni- ou bilatéral, chronologie, facteurs déclenchants, modulateurs ou aggravants. Un temps de consultation « suffisamment long » est explicitement recommandé, ce qui répond à une demande de longue date de l’association de patients France Acouphènes concernant la valorisation de ces consultations. L’examen clinique comprend systématiquement une otoscopie, et peut être complété, selon le contexte, par une recherche de facteurs somatosensoriels (troubles de l’articulation temporo-mandibulaire, cervicalgies) pouvant moduler la perception de l’acouphène.
-
Le repérage des signes de gravité (drapeaux rouges)
Certains signes doivent alerter et conduire à une prise en charge urgente : acouphène pulsatile d’apparition soudaine, signes neurologiques évocateurs d’un accident vasculaire cérébral, acouphène apparu après un traumatisme non exploré, ou encore suspicion de perte auditive brutale associée. La HAS rappelle également l’importance d’évaluer le retentissement psychique, en particulier la recherche d’idées suicidaires, qui doit conduire à une orientation en urgence vers une prise en charge psychiatrique adaptée si le risque est élevé.
-
Le bilan fonctionnel : l’audiométrie, examen systématique
Dans tous les cas, un examen audiométrique est recommandé afin de rechercher une hypoacousie, un scotome auditif, une asymétrie interaurale ou des signes de surdité cachée. Selon les résultats, une audiométrie tonale en hautes fréquences, une audiométrie vocale dans le bruit, ou des examens plus spécialisés (otoémissions acoustiques, potentiels évoqués auditifs) peuvent être proposés par le médecin ORL. La HAS précise par ailleurs les situations où une IRM des conduits auditifs internes est recommandée de façon systématique, notamment en cas d’acouphène unilatéral, associé à une surdité asymétrique, ou de rythme pulsatile.
Cette étape fait notamment écho à des notions que nous développons régulièrement, comme les zones mortes cochléaires et leur impact sur la perception sonore , un élément que le bilan audiométrique permet précisément d’objectiver.
-
La consultation de synthèse : une nouveauté clé de la recommandation
Point important de ce texte : les experts ont souhaité formaliser un temps dédié, en préambule de la démarche thérapeutique, au cours duquel le médecin généraliste ou ORL synthétise les résultats du bilan, explique au patient la physiopathologie de l’acouphène (notamment le mécanisme d’habituation), et élabore avec lui un projet thérapeutique personnalisé. La HAS y associe des recommandations d’information sur la gestion de l’environnement sonore (ne pas s’exclure totalement du bruit, se protéger en cas d’exposition ponctuelle à des niveaux sonores élevés) ainsi qu’une vigilance particulière face aux discours pseudo-scientifiques ou aux dérives thérapeutiques non conventionnelles, avec un renvoi possible vers la Miviludes en cas de doute.
La stratégie thérapeutique recommandée : ce qui change concrètement
La HAS rappelle que la stratégie thérapeutique repose sur des approches multimodales, à adapter selon le niveau de sévérité, évalué notamment par le questionnaire Tinnitus Handicap Inventory (THI), et selon les préférences du patient.
-
Les thérapies cognitivo-comportementales, seule approche à preuve d’efficacité
À ce jour, seules les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ont montré des preuves d’efficacité sur la réduction de la détresse liée aux acouphènes. La HAS en gradue l’intensité selon le score THI : approches globales (thérapie d’acceptation et d’engagement, pleine conscience) en cas de handicap faible à modéré, TCC systématique en cas de handicap sévère (THI ≥ 58), avec orientation vers un psychiatre en cas de trouble anxieux avéré.
-
Les thérapies sonores et la place centrale de l’aide auditive
C’est sur ce volet que la recommandation intéresse le plus directement notre métier d’audioprothésiste. La HAS confirme que, en cas de surdité associée, l’aide auditive avec amplification adaptée constitue la modalité de référence de la thérapie sonore : elle vise d’abord à compenser la perte auditive, tout en pouvant réduire la perception et le retentissement de l’acouphène par l’enrichissement sonore de l’environnement et le processus d’habituation. Le choix du dispositif et de ses réglages doit se faire selon les caractéristiques audiométriques de l’acouphène et l’avis de l’audioprothésiste.
-
Une avancée notable : la thérapie sonore « hors indications » de l’arrêté de 2018
Le point le plus commenté de cette recommandation concerne les patients présentant une gêne très élevée (THI ≥ 58) : la HAS recommande que l’aide auditive « reste discutée prioritairement dès lors qu’une surdité est objectivée, y compris lorsque la perte auditive ne répond pas aux critères habituels de prise en charge de l’appareillage définis par l’arrêté de 2018 ». Concrètement, un essai individualisé peut être proposé même en dehors du cadre de remboursement classique, avec une durée d’essai allongée à deux mois afin de permettre des réglages progressifs. La Dr Fraysse espère que l’Assurance maladie s’alignera à terme sur cette recommandation en prenant en charge ces appareillages « hors indications ». La HAS précise également que les aides auditives de classe I comme de classe II peuvent être proposées, et que pour un appareil de classe I, la bande passante doit être adaptée à la fréquence dominante de l’acouphène, en particulier lorsqu’il est de fréquence aiguë.
-
Implant cochléaire : une indication élargie
Concernant l’implant cochléaire, la HAS rappelle qu’il reste réservé à des situations précises : les indications classiques du dispositif, incluant désormais la surdité unilatérale sévère à profonde associée à un acouphène invalidant, après échec des autres stratégies d’appareillage (aides conventionnelles ou systèmes CROS).
-
Les approches complémentaires et les limites actuelles des preuves scientifiques
La HAS se montre en revanche prudente sur plusieurs approches : les données sont jugées insuffisantes pour recommander à titre systématique la neuromodulation (stimulation transcrânienne, stimulation du nerf vague), y compris les dispositifs de stimulation bimodale de plus en plus médiatisés, à l’image de ce que nous évoquions à propos de Lenire, présenté comme une solution innovante pour traiter les acouphènes . De la même manière, l’acupuncture, la neurostimulation électrique transcutanée ou les traitements médicamenteux spécifiques ne sont pas recommandés en dehors de la prise en charge des troubles associés (anxiété, dépression, insomnie). Les approches corporelles et psychocorporelles, telles que la sophrologie ou l’hypnose, peuvent en revanche être proposées en complément, notamment pour la gestion du stress et des troubles du sommeil associés.
Le rôle de l’audioprothésiste dans ce nouveau parcours de soins
Cette recommandation clarifie utilement la place de chaque professionnel. Le diagnostic de l’acouphène, la recherche de ses causes et le repérage des signes de gravité relèvent exclusivement du médecin généraliste et du médecin ORL, seuls habilités à poser un diagnostic médical, prescrire les examens d’imagerie et orienter, si besoin, vers un implant cochléaire. Chez Audition Marc Boulet, notre rôle s’inscrit en aval et en complément de cette démarche médicale : réaliser le bilan auditif (dont l’acouphénométrie, lorsqu’elle est demandée par le médecin prescripteur), proposer et adapter l’appareillage le plus pertinent au regard des caractéristiques de l’acouphène, assurer les réglages progressifs recommandés par la HAS sur la période d’essai prolongée, et organiser le suivi régulier de la satisfaction et de l’efficacité de la thérapie sonore, en lien constant avec le médecin prescripteur. Nous orientons systématiquement nos patients vers un ORL lorsque le diagnostic ou la recherche étiologique le nécessite. Ce cadre pluriprofessionnel, désormais officialisé par la HAS, correspond à des évolutions que nous suivons de près, comme en témoignent les innovations présentées lors du dernier Congrès des audioprothésistes .
La HAS souligne enfin l’intérêt d’orienter les patients, en particulier ceux présentant des vulnérabilités psychologiques, sociales ou médicales, vers des associations de patients comme France Acouphènes, afin de bénéficier d’un temps d’échange complémentaire et d’un soutien par les pairs. Nous recommandons également l’écoute de ressources pédagogiques fiables, à l’image du podcast que nous évoquions pour mieux comprendre les acouphènes , en complément d’un suivi médical.
Ce que cela signifie concrètement si vous souffrez d’acouphènes invalidants
Si vous ressentez des acouphènes qui perturbent votre sommeil, votre concentration ou votre qualité de vie au quotidien, la première étape reste la consultation de votre médecin généraliste ou d’un médecin ORL, qui pourra réaliser le bilan diagnostique complet décrit par la HAS. Si ce bilan objective une baisse d’audition associée, votre médecin pourra vous orienter vers un audioprothésiste pour la réalisation d’un bilan auditif et, le cas échéant, la mise en place d’un appareillage adapté. Certains patients présentant une gêne très importante peuvent également relever d’une hypersensibilité auditive associée, comme l’hyperacousie ou la misophonie, ce trouble méconnu qui entraîne des réactions disproportionnées à certains bruits du quotidien , également évoquée par la HAS parmi les signes associés à rechercher.
Sources
- Haute Autorité de Santé (HAS). Acouphènes invalidants chez l’adulte : diagnostic et prise en charge. Recommandation de bonne pratique validée par le Collège le 18 juin 2026. Saint-Denis La Plaine, 15 juillet 2026.
- Assurance maladie (Ameli) — fiches d’information sur les acouphènes et le remboursement des aides auditives
- Société Française d’Oto-Rhino-Laryngologie (SFORL) — recommandation pour la pratique clinique relative aux indications de l’implant cochléaire chez l’adulte, 2019
- Association France Acouphènes
- Arrêtés du 14 novembre 2018 et du 27 décembre 2018 relatifs aux modalités de prise en charge des aides auditives