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Le documentaire Elle entend pas la moto, réalisé par Dominique Fischbach et sorti en salles en décembre 2025, s’inscrit dans la tradition du cinéma documentaire au long cours. Filmée pendant vingt-cinq ans, Manon, atteinte de surdité dès la naissance, devient le fil conducteur d’un récit profondément humain, où la question du handicap auditif est abordée non pas comme un simple objet médical, mais comme une expérience de vie, intime, sociale et familiale. À travers cette trajectoire singulière, le film éclaire de manière sensible des enjeux majeurs de santé publique : le diagnostic précoce de la surdité, l’accompagnement éducatif, la place des implants cochléaires, et l’inclusion scolaire et professionnelle des personnes sourdes ou malentendantes.
Le film s’ouvre sur une scène d’apparence banale : une voiture, un trajet familial, une réunion dans un chalet de Haute-Savoie. Pourtant, dès les premières minutes, la réalisatrice installe un dispositif narratif fort, mêlant présent et mémoire. Deux des trois enfants de cette famille sont sourds de naissance, dont Manon et son frère Maxime, aujourd’hui décédé. La transmission intergénérationnelle du récit, incarnée par la grand-mère expliquant la surdité à son petit-fils, met en lumière la manière dont le handicap auditif s’inscrit dans l’histoire familiale et se raconte avec des mots simples, parfois poétiques : « Elle entend pas la moto ».
D’un point de vue sociologique, cette approche rappelle combien la surdité ne concerne jamais uniquement l’individu, mais reconfigure l’ensemble des dynamiques familiales, éducatives et relationnelles (Lane, 2005).
Dominique Fischbach revendique clairement son parti pris : filmer Manon avant de filmer la surdité. Ce choix est fondamental. Il évite l’écueil d’un regard médicalisant ou compassionnel et s’inscrit dans une approche contemporaine du handicap, centrée sur la personne et son environnement, telle que définie par la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF, OMS).
Ce positionnement permet au spectateur de s’identifier à Manon, de partager ses colères, ses fatigues, mais aussi ses réussites, et d’expérimenter, par empathie, une autre perception du monde.
L’un des moments clés du film Elle entend pas la moto montre Manon enfant contrainte d’abandonner la gymnastique de haut niveau en raison des risques liés à son implant auditif. Cette scène, apparemment anodine, met en évidence une réalité bien connue des professionnels de santé : si l’implant cochléaire constitue une avancée technologique majeure dans la prise en charge de la surdité sévère à profonde, il impose également des contraintes physiques, médicales et psychologiques importantes.
De nombreuses études ont montré que les enfants implantés peuvent être confrontés à des limitations dans certaines activités sportives, générant frustration, sentiment d’injustice et parfois repli sur soi (Punch & Hyde, 2011). Le film illustre avec justesse cette tension entre bénéfice fonctionnel de l’implant et coût émotionnel.
La scène de dialogue entre Manon et sa sœur Barbara est particulièrement révélatrice de la fatigue auditive chronique. Hospitalisations répétées, séances d’orthophonie intensives, efforts constants pour comprendre et se faire comprendre : cette charge invisible est largement documentée dans la littérature scientifique. La fatigue cognitive chez les personnes malentendantes est associée à une augmentation du stress, de l’irritabilité et du risque de troubles anxio-dépressifs (Hornsby et al., 2016).
Le film Elle entend pas la moto rend perceptible cette réalité sans discours explicatif, par la simple force des échanges et des silences.
Si Manon parvient à construire un parcours scolaire et professionnel remarquable, le film souligne en contrepoint l’échec du système éducatif pour son frère Maxime, scolarisé sans aide adaptée. Cette situation, malheureusement fréquente, est largement décrite dans les études sur l’inclusion scolaire des enfants sourds. L’absence d’auxiliaires de vie scolaire, de matériel pédagogique adapté ou de formation des enseignants constitue un facteur majeur d’échec et de décrochage (Marschark et al., 2015).
La révolte exprimée par Manon à l’âge adulte fait écho aux revendications actuelles des associations de patients et des professionnels de l’audition : une inclusion réelle ne peut se limiter à une intégration physique en classe, elle suppose des moyens humains et techniques adaptés.
Malgré ces obstacles, Manon devient kinésithérapeute et obtient son brevet de pilote d’avion. Ces réussites illustrent le potentiel d’autonomie et d’accomplissement des personnes sourdes lorsque l’accompagnement est adéquat. Elles rejoignent les données montrant que, avec un suivi précoce et multidisciplinaire, les personnes implantées ou appareillées peuvent accéder à des parcours professionnels exigeants, y compris dans des domaines à forte contrainte sensorielle (Dammeyer, 2010).
Elle entend pas la moto dépasse le cadre du cinéma pour devenir un véritable outil de sensibilisation. En donnant à voir la surdité de l’intérieur, le film contribue à déconstruire les stéréotypes et à promouvoir une approche inclusive du handicap auditif. Plusieurs travaux ont montré que les représentations médiatiques positives peuvent améliorer la compréhension sociale du handicap et réduire la stigmatisation (Haller, 2010).
Pour les médecins, les audioprothésistes et les professionnels de la rééducation, ce documentaire offre un complément précieux aux connaissances cliniques : il rappelle que derrière chaque audiogramme se trouve une histoire singulière, faite de contraintes, de choix et de compromis. Pour le grand public, il constitue une invitation à « prendre la place » de la personne sourde, selon les mots mêmes de la réalisatrice.
Par sa durée, sa délicatesse et son engagement, Elle entend pas la moto s’impose comme un documentaire majeur sur la surdité. En suivant Manon pendant vingt-cinq ans, Dominique Fischbach propose une réflexion profonde sur le handicap auditif, à la croisée de l’intime, du médical et du politique. Ce film rappelle avec force que l’inclusion des personnes sourdes ne repose pas uniquement sur la technologie, mais sur la qualité de l’accompagnement, la reconnaissance de la fatigue invisible et le respect des trajectoires individuelles.