Le Hearing Therapeutics Summit, organisé par le Royal National Institute for Deaf People (RNID) le 13 novembre 2025 à Londres, a offert une synthèse unique de l’état de la recherche translationnelle en audition. Chercheurs académiques, cliniciens spécialistes de l’oreille interne, industriels du secteur pharmaceutique et biomédical, ainsi que représentants de patients, se sont réunis pour examiner les progrès récents dans les thérapies géniques, la pharmacologie de précision et les nouvelles technologies d’imagerie. L’événement, parrainé par Shionogi, Acousia Therapeutics et Sensorion, et soutenu par Norgine, a souligné la transition décisive entre les résultats précliniques expérimentaux et les premières validations cliniques chez l’humain.

Vers une médecine réparatrice de l’audition

Pendant plusieurs décennies, la prise en charge de la perte auditive s’est principalement appuyée sur des solutions prosthétiques, telles que les aides auditives et les implants cochléaires. Ces dispositifs permettent une compensation fonctionnelle, mais restent incapables de restaurer la physiologie cochléaire et les mécanismes cellulaires altérés. Selon Ralph Holme, directeur de la recherche au RNID, la convergence récente des avancées en génétique, en vectorologie virale, en neurobiologie cochléaire et en biotechnologie marque l’entrée dans une ère nouvelle où il devient envisageable de préserver ou de réparer les structures sensorielles de l’oreille interne. Dans un contexte où une personne sur trois au Royaume-Uni est concernée par une perte auditive ou des acouphènes, ces innovations représentent un changement de paradigme majeur.

Thérapie génique pour la maladie de Norrie : concept, preuves et enjeux

La session consacrée aux maladies génétiques rares a mis en avant les travaux de la professeure Jane Sowden (UCL) sur la maladie de Norrie, une affection liée à l’X provoquée par des mutations du gène NDP. Ce gène code pour la protéine Norrin, indispensable à la signalisation Wnt/β-caténine, un axe essentiel au développement vasculaire rétinien et à la maturation des structures auditives. L’absence ou le dysfonctionnement de cette signalisation entraîne une dysplasie vasculaire rétinienne responsable d’une cécité précoce, ainsi qu’une dégénérescence progressive de la strie vasculaire et des cellules de soutien de la cochlée, conduisant à une perte auditive irréversible. Le programme présenté repose sur un vecteur adéno-associé (AAV) optimisé pour cibler l’oreille interne et délivrer une copie fonctionnelle du gène NDP. Les études précliniques ont montré une restauration partielle du potentiel endocochléaire et une préservation de l’intégrité des cellules ciliées externes, suggérant un potentiel thérapeutique réel si l’intervention est réalisée dans une fenêtre postnatale précoce. La présence de familles concernées, notamment celle de Carla Golledge, a souligné le besoin clinique urgent et l’impact humain de telles approches.

Thérapies géniques ciblant GJB2 : progrès et défis

Les mutations du gène GJB2, responsable de la synthèse de la Connexine 26, constituent la cause la plus fréquente de surdité génétique autosomique récessive. La Connexine 26 joue un rôle central dans le recyclage du potassium au sein de l’oreille interne et dans le maintien du potentiel endocochléaire, indispensable à la transduction mécanique du son. Lors de la présentation de Sensorion, Laurent Desiré a détaillé les progrès réalisés dans la conception de vecteurs AAV capables de pénétrer efficacement l’épithélium cochléaire immature. Les études précliniques suggèrent une restauration partielle des fonctions de jonction gap dans les tissus déficients, ainsi qu’une normalisation partielle des gradients ioniques. Toutefois, plusieurs défis persistent, notamment la nécessité de déterminer le niveau optimal d’expression pour éviter une toxicité liée à la sur-expression, la contrainte d’une intervention précoce avant que les cellules sensorielles ne soient détruites, et l’identification de biomarqueurs robustes pour sélectionner les patients les plus susceptibles de bénéficier de l’intervention.

Nouvelles méthodes d’imagerie moléculaire et reconstruction IA de la cochlée

Le Dr Uri Manor (UC San Diego) a présenté des avancées majeures en imagerie moléculaire appliquée à l’audition. Les travaux combinent microscopie à super-résolution, marquage moléculaire ciblé et algorithmes d’apprentissage profond pour reconstruire la micro-anatomie cochléaire avec une précision subcellulaire. Cette approche permet d’observer directement la structure et l’intégrité des synapses entre cellules ciliées et neurones afférents, de suivre la dégénérescence des fibres neuronales après traumatisme acoustique ou exposition à des agents ototoxiques, et de quantifier la réponse tissulaire après administration d’une thérapie génique. Cette technologie constitue désormais un outil indispensable pour comprendre les mécanismes physiopathologiques fins et pour valider, avec une rigueur objective, les effets biologiques des nouvelles interventions thérapeutiques.

Approches pharmacologiques émergentes : acouphènes et neuroprotection

Les recherches sur les acouphènes ont été synthétisées par le professeur Derek Hoare (Université de Nottingham) et le Dr Will Sedley (Université de Newcastle), qui ont rappelé que la perception acouphénique résulte d’une réorganisation des réseaux auditifs centraux en réponse à une déafférentation périphérique. Plusieurs études récentes montrent que des perturbations des oscillations neurales, notamment dans les bandes gamma et delta, peuvent conduire à une persistance aberrante du signal auditif fantôme. Cette compréhension ouvre la voie à des traitements pharmacologiques ciblant les circuits neuronaux impliqués.
Dans ce contexte, le Dr Reimar Schlingensiepen (AudioCure) a détaillé les avancées liées au composé AC102, actuellement en essais cliniques pour la perte auditive neurosensorielle soudaine. Les données précliniques indiquent que ce médicament favorise la régénération des synapses entre cellules ciliées internes et neurones spiralés, tout en réduisant les marqueurs comportementaux associés aux acouphènes.
Le Dr Jonas Dyhrfjeld (Acousia Therapeutics) a ensuite présenté le développement du ACOU085, un agent otoprotecteur destiné à prévenir la perte auditive induite par la chimiothérapie au cisplatine. Ce composé agit en amont des voies mitochondriales de l’apoptose, et pourrait, à terme, protéger les cellules ciliées internes et externes chez les patients exposés à ce traitement anticancéreux indispensable mais ototoxique.

Premiers résultats cliniques français en thérapie génique : état des lieux

L’année 2025 a été marquée par une avancée majeure : la publication, le 1er juillet, des premiers résultats cliniques humains d’une thérapie génique auditive menée en France par Sensorion, en collaboration avec l’Institut de l’Audition. Dans la première cohorte traitée à faible dose, un enfant a montré une amélioration auditive notable, tandis que les deux autres présentaient une progression plus limitée. Selon Saaid Safieddine, responsable des thérapies géniques à l’Institut de l’Audition, cette variabilité pourrait refléter la faible dose administrée, ces essais ayant été conçus principalement pour évaluer la sécurité du traitement. Les essais n’ont montré aucun effet indésirable significatif chez les nourrissons, ce qui constitue un signal extrêmement rassurant pour la poursuite du programme.
Une seconde cohorte, traitée en juillet 2025 avec une dose plus élevée, comprenait trois enfants âgés de 6 à 31 mois. Les résultats, encore en cours d’analyse, sont attendus pour déterminer la relation dose–réponse, la durabilité de l’effet thérapeutique et la fenêtre optimale d’intervention.

Une nouvelle ère thérapeutique pour l’oreille interne

Le Hearing Therapeutics Summit 2025 a montré que la médecine auditive est en pleine mutation. Les outils de thérapie génique, les molécules de neuroprotection, les modèles neurophysiologiques avancés des acouphènes et les méthodes d’imagerie de haute précision convergent vers une même ambition : passer d’une médecine de compensation à une médecine de réparation. Est ce que les traitements permettront de se passer des appareils auditifs? Seul l’avenir le dira mais les appareils pourraient être complémentaires des traitements.
Les prochaines années devraient confirmer cette trajectoire, avec l’apparition de vecteurs viraux de nouvelle génération, le recours accru à des biomarqueurs fonctionnels et moléculaires pour évaluer les thérapies, et le déploiement d’essais cliniques intégrant à la fois des approches génétiques et pharmacologiques. Pour la première fois, la restauration fonctionnelle de l’audition, longtemps considérée hors de portée, apparaît désormais comme un objectif scientifiquement crédible.

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